• Nathalie Sarraute — Enfance

    Enfance


             

    Titre : Enfance

    Auteure : Nathalie Sarraute

    Première parution : 1983

    Édition lue : Folio

    SYNOPSIS

     « Ce livre est écrit sous la forme d'un dialogue entre Nathalie Sarraute et son double qui, par ses mises en garde, ses scrupules, ses interrogations, son insistance, l'aide à faire surgir "quelques moments, quelques mouvements encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs (...) ouatées qui se défont et disparaissent avec l'enfance". Enfance passée entre Paris, Ivanovo, en Russie, la Suisse, Pétersbourg et de nouveau Paris. Un livre où l'on peut voir se dessiner déjà le futur grand écrivain qui donnera plus tard une œuvre dont la sonorité est unique à notre époque. » 


    Nathalie Sarraute, Natalia (Natacha) devenue Natalie Tcherniak née à Ivanovo-Voznessensk, en Russie, le 5 juillet 1900, morte à Paris le 19 octobre 1999, est une écrivaine française d'origine russe. Elle a reçu le Prix international de littérature pour son roman Les Fruits d'Or écrit en 1963.

    Cette magnifique autobiographie, empreinte d'une poésie désordonnée et enfantine — c'est ce qui je pense fait le charme de l'ouvrage, puisque les yeux du lecteur rajeunissent à l'entrée puis grandissent, lentement, ces onze années passées avec la narratrice —, est en réalité le dialogue entre les deux parties fragmentées de l'âme de la jeune Nathalie Sarraute... On bascule en effet entre ce qui sera appelé la VOIX CONTEUSE qui raconte fidèlement ces aventures de l'enfance, sans se questionner, sans hésitations ; et la VOIX CRITIQUE qui remet tout en question, qui apporte un semblant de nihilisme à travers des interrogations presque rhétoriques : elle peut s'apparenter à la conscience adulte de l'écrivain. Celle-ci encourage celle-là, ou au contraire lui expose les risques qu'elle encourt à se prendre à ce jeu...

    « À moi aussi un sort a été jeté,
    je suis envoûtée, je suis enfermée ici avec eux, dans ce roman, il m’est impossible d’en sortir… »

    Ce sont donc onze années racontées par bribes, anecdotes presque, des morceaux qui résument, illustrent l'ensemble : une enfance difficile, partagée entre France et Russie, mère et père, belle-mère et belle-sœur, grand-mère et instruction, innocence et violence... Une gaieté que l'on retrouve, très adolescente, fluctuante, fait ainsi office de preuve candide, l'attestation pour l'auteur que tout ceci l'a frappée à ces âges, avec ces pensées, avec ces convictions : des papillons enfantins flottant dans sa tête, sans sérieux aucun — il n'y en a pas besoin.

    « "Dis-moi, est-ce que tu me détestes ?"
    [...] Véra s'arrête brusquement, elle garde le silence... et elle dit de son ton bref, péremptoire :
    "Comment peut-on détester un enfant ?" »

    Je me suis demandé à de très nombreuses reprises si ce n'était pas un peu rafraîchi, alimenté de supputations — et à ce titre il faut remettre une fois encore les honneurs dus à Nathalie Sarraute, qui use de sa voix critique pour lui rappeler qu'elle ne se rappelle pas bien... —, en concluant, toutes les fois, que cela n'avait aucune importance. Sachant qu'en 1983 elle avait 83 ans, c'est un effort titanesque que de remuer ainsi tous les jardins de la basse, très basse, lointaine, petite enfance... Mais on sent également, en lisant, que cela lui a fait un bien fou, qu'elle en avait aussi besoin, à titre personnel comme expérimental : elle l'explique en conversant avec elle-même, beau moyen de s'adresser directement aux éventuelles critiques précoces...

    « Mais maman lâche ma main, ou la tient moins fort, elle me regarde de son air mécontent et elle me dit :
    "Un enfant qui aime sa mère trouve que personne n'est plus beau qu'elle." »

    Un roman d'une beauté, d'une ingénuité magistrales, un grand chef-d'œuvre, très accessible, brut, dur et dru, comme je me souviens de l'emploi fréquent des deux substantifs. On nous fait voyager au cœur d'une époque sombre avec une sorte de joie inconditionnelle, trop durement bâtie pour risquer quelque éboulement que ce soit ; au cœur, de même, de la déstructuration familiale, très présente, et ici sans répercutions : la période des onze ans est indiscutable et tout débordement ne peut être envisageable. Seule son âme d'adulte raisonné se mêle par moments au récit, indubitablement, mais timidement, et pour de courtes durées. Des détails de la vie rappelés, des habitudes de jeunes enfants retrouvées... Et un caractère historique, de mémoire, du reste : non qu'il y ait aucun rapport avec la guerre, mais on a tout de même la description, en son intérieur le plus dénué, d'une caste bourgeoise qui fuit sans cesse, qui s'établit, ravagée par les événements... Toujours avec des yeux d'enfant peu à peu désabusés. Du reste elle n'en montre rien, et là où le livre excelle réellement, c'est qu'il ne nous est pas dit que la chose peut se montrer échevelée, mais au contraire qu'elle est peut-être un peu trop prospère...

    « Je dévale en courant, en me roulant dans l’herbe rase et drue parsemée de petites fleurs des montagnes jusqu’à l’Isère qui scintille au bas des prairies, entre les grands arbres… […] je regarde le ciel comme je ne l’ai jamais regardé… je me fonds en lui, je n’ai pas de limites, pas de fin. »

    Je n'en veux rien dire, mais j'avoue avoir été seulement déçu par la fin, trop brusque à mon goût. Et trois cents pages, c'est trop court, bien trop pour cette plume magnifique : on en veut davantage quand tout se ferme d'un coup sans nous demander notre avis. Je pense que cela fait également partie du travail expérimental mené, comme une vaine et macabre chirurgie sur un passé en lambeaux...

    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :