• Série Beckett — Les Os d'Écho et autres précipités



    Les Os d'Écho et autres précipités

    ★ ★ ★ ★ ☆

    1928-1935

    À nouveau de la poésie. Mais ce n'est pas la poésie de 75. C'est la toute première poésie beckettienne, celle qui se cherche encore un style, une horizon, une ligne de conduite. Les deux ouvrages que j'ai lus précédemment, Poèmes et mirlitonnades ainsi que Mal vu mal dit participent à la réalisation aboutie de l'identité littéraire de Samuel Beckett. Ce recueil-ci est tout à fait différent.

    « les crapauds de nouveau en vadrouille
    se faufilant vers leurs pièges
    les contes de fées de Meath sont terminés
    alors dis tes prières et va te coucher
    avant que les réverbères commencent à chanter derrière les mélèzes,
    tes prières
    auprès de ces genoux de pierre
    et puis bisous d'adieu sur les os
     »

    Comme l'explique magistralement bien la traductrice attitrée de Samuel Beckett, Édith Fournier, la compagne de Michel Moreau (elle a publié trois romans, plus récemment, aux éditions de l'Homme, n'hésitez pas à y faire un tour), Beckett a encore des accents particuliers, il tend à délier la langue mais n'a pas la même assurance que vers la fin de son œuvre, à sa troisième et dernière période d'évolution. Il place en outre nombre de références bibliques, mythologiques, artistiques, ..., en témoins de son immense culture, à travers ses vers, ce qui laisse parfois tomber le lecteur que je suis sous ce florilège intraitable de références. J'ai énormément apprécié, à ce propos, le prologue de cette traductrice qui écrit et explique clairement ce qui se passe entre ces pages, ce qui se passera, ce qui s'est passé. Un flashback. Un rappel de ce qui suit. Une historienne, en quelque sorte, de Beckett, qui le présente admirablement. Si vous êtes tenté par ce recueil et un habitué du saute-prologues, je vous conseille vivement de lire celui-ci et de faire une exception, comme je l'ai fait moi, parce que c'est très instructif sur sa personne et aide considérablement à comprendre les rouages de cette mythique et contentieuse écriture. À non plus la délier, mais la lier, justement, pour en faire un hachis qui puisse respectablement se lire... c'est là tout le défi du parcours de la bibliographie de Beckett, un défi que je me suis lancé peut-être trop ingénument, sans soupçons aucun du moins quant au fin mot de cette histoire.

    « DA TAGTE ES
    rachète les succédanés d'adieux
    dans ta main le drap filé comme un fleuve
    toi qui as largué toutes amarres
    et le miroir sans buée au-dessus de tes yeux »

    J'allai donc de surprises en surprises, j'y suis toujours, ma progression durant... Je sens que le sens profond m'apparaît peu à peu, mais il reste toujours flou. Une lumière lointaine qui attire. Mais trêve d'égarements. On a donc ici un recueil de poèmes que j'ai appréciés par leur richesse, une richesse dont je n'aurais jamais suspecté la présence dans un livre de Beckett... Comme quoi ! Il y a, comme on l'a dit plus haut, nombre d'évocations bibliques, des expressions, de l'introduction d'allemand, aussi. Il faut se l'expliquer : tout est détaillé en fin d'édition. Cependant, une chose m'a démangé. Certains poèmes, comme les deux derniers, Les Os d'Échos ainsi que Da Tagte Es, m'ont semblé courts et m'ont fait penser à ceux de Poèmes et de mirlitonnades (dont tu trouveras la chronique ici). Ceux-là, je les ai jugés fort appréciables. À l'inverse, beaucoup de suites (Serena I, II, III par exemple) de poèmes, de raccords sans en être, au final, puisque ce sont des fragments indépendants en un certain sens, m'ont paru assez ennuyeux et dénotaient par rapport à ce que j'avais pu lire. Certaines phrases, expressions, vers, lignes, restent totalement géniaux et j'y ai totalement adhéré. D'autres, moins.

    « canicule divine baromètre au beau fixe
    tout doux, Scarmilion, tout doux, tout doux,
    déposez son Huysum sur la boîte
    gare à l'imago, c'est lui
    qu'elle entende inévitable, inévitable qu'elle voie
    tout le monde à bord, toutes âmes
    en berne, oui-da capitaine

    ah, non
    »

    Cela reste tout de même un grand moment dans une vie de lecteur, vraiment. Il faudrait que cela s'écrive, enfin, pour chacun. Il faut que chacun essaie. J'essaie :

    De la sueur qui perle sur les doigts, sur les fronts, se dessine la pâleur d'une incompréhension, et le lecteur, gobé par son bien matériel — là est le vice, là est l'éclat, le fracas —, ne sait que faire, que dire. Que lire. Samuel Beckett écrase le lecteur comme un vulgaire insecte. Puis Samuel Beckett lui offre la lune qu'il accroche sur un trottoir. Enfin, Samuel Beckett s'en va.

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